COFFRE EN NOYER SCULPTÉ ET POLYCHROMÉ DE LA PREMIÈRE RENAISSANCE

COFFRE EN NOYER SCULPTÉ ET POLYCHROMÉ DE LA PREMIÈRE RENAISSANCE

 

ORIGINE : ALLEMAGNE ou EST DE LA FRANCE
EPOQUE : EPOQUE LOUIS XII, 1500-1510

 

Hauteur : 73 cm
Largeur : 141 cm
Profondeur : 59 cm

 

Bois de noyer
Bon restes de polychromie bleue et dorée
Serrure à moraillon d’époque postérieure
Bon état de conservation

 

Ancienne collection Pierre Louis Bresset
Ancienne collection Gustave Eiffel

 

 

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Catégorie :

Description

Epoque Louis XII  (1490 – 1515)

Plus rares que les meubles gothiques, du fait de leur courte période de fabrication (1490-1515), les meubles de cette époque présentent un intérêt historique. 

Ce coffre en noyer, dont les éléments sont assemblés à queue d’aronde à l’arrière, présente une façade exceptionnelle d’une grande plasticité, sculptée dans la masse d’une unique planche épaisse de 4 centimètres.

Les parois latérales sont formées de deux planches de noyer de 3 centimètres d’épaisseur. 

La composition très riche est l’illustration d’un schéma gothique d’influence germanique. Elle est rythmée non plus par des contreforts ou des colonnettes gothiques -et pas encore par des éléments clacissisant ultramontains- mais par des colonnes très graphiques, striés, reposant sur une base. Les rainures des colonnes se développent irrégulièrement et proposent un mouvement rythmique qui participe à un effet de profondeur.

Cinq volets figurent une série de personnages issus de la tradition religieuse à l’exception de l’élément central qui est sculpté d’un ange présentant un blason aujourd’hui arasé. Deux registres sont isolés par l’arcature formée d’accolades ogivales denticulées, une structure qui poursuit l’idée du fenestrage à orbevoie. La grande recherche dans le travail d’ornementation, de détails, accompagnés d’éléments architecturaux et de motifs naturalistes encore gothiques s’ajoute à la qualité des compositions et de la sculpture dans un esprit propre à l’époque Louis XII (1490-1515).

 

ICONOGRAPHIE 

Registre inférieur, de gauche à droite :

La première scène issue de la Genèse, premier livre de l’Ancien Testament, représente la Tentation d’Eve. Les premiers parents sont placés de part et d’autre de l’Arbre de la Connaissance suivant la tradition iconographique. Enroulé autour du tronc on distingue le serpent à tête humaine. Instrument du Diable dans les Ecritures il est ici tout à fait mêlé avec la figure du malin comme il est d’usage dans les représentations. C’est lui qui pousse Eve à désobéir au commandement divin et à gouter au fruit de la connaissance. Celle-ci est représentée tenant un de ces fruits dans sa main gauche tandis que de sa main droite elle en tend un autre qu’elle vient de cueillir à Adam.

La deuxième scène se développe sur les trois volets centraux du coffre. En effet, l’Ange représenté à droite dans le deuxième volet répond à la Vierge Marie et à la colombe du Saint Esprit sculptés à gauche dans le quatrième volet. Entre eux deux apparaît un vase aux lys. Il s’agit de l’Annonciation, le moment où l’Ange Gabriel apprend à la Vierge qu’elle enfantera du fils de Dieu. Le phylactère tenu par l’ange matérialise la salutation qu’il lui adresse dans l’Evangile de Luc (MARIA GRACIA PLENA, Lc 1, 26-38). La présence du lys dans les Annonciation, fleur symbole de virginité, apparaît au XIVe siècle dans la main de Gabriel. Ici il est représenté dans un vase posé au sol entre les deux protagonistes comme cela se faisait au nord des Alpes et plus particulièrement en Allemagne où les fleurs se multiplient. 

Encadrant le groupe de l’Annonciation figurent deux saints anachroniques.  Celui de droite est parfaitement identifiables grâce à ses attributs canoniques. Il s’agit de Saint Antoine (Haute-Egypte 251-356) munie de la cloche dont se servait les ermites pour repousser les attaques des démons dans le désert et d’un chapelet à gros grain. Il porte le tau, symbole de la vie future, brodée sur la robe à capuchon que portaient les moines de son ordre. En effet au XIe siècle est fondé un ordre hospitalier sous son patronage visant à soigner les pestiférés et les syphilitiques. Saint Antoine est à la fin du XVe et au début du XVIe à l’apogée de son culte. En revanche le saint évêque représenté sur le deuxième volet et qui fait pendant à Saint Antoine demeure mystérieux en l’absence de signes distinctif. Il pourrait toutefois s’agir de l’évêque Athanase d’Alexandrie (298-372), contemporain de l’ermite dont il rédige la légende.                                                                                                                                                                                          

La troisième scène, représentée sur le cinquième volet figure l’Apparition à Madeleine, la première visite qu’accompli Jésus après sa mort et résurrection. A genoux devant son maître, qu’elle vient de reconnaître, Madeleine est repoussée du bras par Jésus qui lui dit Noli Me Tangere ; « ne me touche pas mais va vers mes disciples et dis leurs que je monte chez mon père ». Ici le terme ‘toucher’ doit se comprendre comme ‘contact prolongé’, « ne me retiens pas » ; il demande à Madeleine d’accepter qu’il n’a pas ressuscité pour demeurer matériellement à ses côtés. Sensé se dérouler au tombeau du Christ l’épisode sculpté exprime le plein-air par l’arbre dressé derrière les deux personnages et par le vent qui agite l’étendard de la résurrection tenu par Jésus.

 

Registre supérieur, de gauche à droite :

En parallèle aux scènes bibliques apparaissent intercalés entre chaque arche, debout sur un petit globe posé sur la colonne, les représentants de l’ancienne loi. Ils sont représentés vêtus de costumes contemporains et de chapeaux associés à la communauté juive.  Roi, prophète et patriarche s’expriment ici au-travers de leurs phylactères. Le premier, David, que l’on reconnait à la couronne et à la lyre, porte le début du Psaume 110 dont on lui attribue la paternité ; « DIXIT DOMINUS DOMINO MEO » (Parole de l’Eternel à mon Seigneur).

Le second personnage est le prophète Isaïe, son phylactère porte l’inscription « EGREDITUR VIRGA DE RADICE JESSE » (Un rameau sortira de la souche de Jessé). Premier verset du chapitre 11 du livre d’Isaïe il se réfère à la généalogie de la Vierge dont Jessé serait l’ancêtre.

Le troisième personnage est impossible à identifier du fait de son phylactère très endommagé.

Le quatrième personnage est à nouveau le prophète Isaïe dont le phylactère cite un extrait du chapitre 7, verset 14 de son livre. « ECCE VIRGO CONCIPIET » (La vierge enfantera d’un fils).

Le phylactère du cinquième personnage porte l’inscription « ECCE VENIET DOMINUS PRINCEPS (Voici venir le Seigneur souverain). Il s’agit d’un extrait de chant grégorien en usage dès le Xe siècle et entonné dans la liturgie des heures durant l’Avent. Il porte sur l’avènement de Dieu qui se réalise ainsi au moment de Noël.

Enfin le sixième personnage est sans aucun doute le patriarche Moïse identifié par ses cornes et par les tables de la loi qu’il tient dans sa main gauche. On lit sur son phylactère « RUBUM QUEM VIDERAT MOYSES » (Au buisson incombustible que Moïse avait vu). Ce vers issus d’un chant liturgique se réfère au chapitre 3 de l’Exode, l’épisode du Buisson Ardent qui ne se consume pas.

Avec l’étude de la façade du coffre d’apparat se dégage clairement une lecture typologique voulue par le commanditaire. L’ensemble des éléments concourent à livrer un discours sur le dogme de la rédemption humaine qui commence avec la scène d’Adam et Eve. Episode clé pendant lequel la première femme accompli le péché originel en désobéissant à Dieu et apporte la mort sur Terre. Un évènement qui condamne l’humanité sa descendance jusqu’à l’avènement d’une nouvelle Eve. Il s’agit de la Vierge Marie qui, immaculée, permet à Dieu de s’incarner et de racheter le péché originel. Enfin la scène de l’apparition du Christ agit comme une preuve de la résurrection, affirme sa réalité et appuie la promesse de la vie éternelle. L’association avec l’Ancien Testament se fait au moyen des phylactères qui annoncent la venue du messie et proclament l’accomplissement futur de la rédemption illustrée au registre inférieur : « Un rameau sortira de la bouche de Jessé, une fleur sur qui reposera l’esprit du Seigneur », « La vierge enfantera un fils et appellera son fils Emmanuel ».

De même, au travers des figures elles-mêmes est mis l’accent sur la figure du Christ. En effet, David, fils de Jessé est aussi l’ancêtre de la Vierge et par conséquent du lignage terrestre de Jésus. Moïse quant à lui, toujours selon la tradition typologique, préfigure Jésus par la succession des épisodes qu’il traverse.

Notons finalement que chacun des trois passages des Ecritures auxquels les phylactères se réfèrent sont aussi utilisés dans des cantiques liturgiques médiévaux entonnés exclusivement durant l’Avent, les quatre semaines précédant Noël.  Les deux autres inscriptions sont aussi tirées d’hymnes grégoriennes chantées durant l’Avent. Le phylactère porté par Moïse fait lui allusion à un chant du XIIIe siècle qui subit une modernisation par Josquin des Prez (1450-1521), le compositeur franco-flamand considéré comme le grand maître de la polyphonie vocale des débuts de la Renaissance, parfait contemporain de notre coffre.

Ainsi ce remarquable coffre d’apparat laisse deviner un commanditaire érudit attaché au dogme de la Rédemption et au discours typologique, un homme moderne, amateur de chants liturgiques et proche du milieu hospitalier (il y a alors deux commanderies de l’Ordre Hospitalier de St Antoine dans l’est de la France ; Strasbourg et Issenheim). La permanence de la polychromie procure une plasticité accrue de la sculpture en même temps qu’elle renforce sa dimension picturale. Une pièce historique par sa qualité technique, sa dimension intellectuelle et sa valeur esthétique.

 

 

Bibliographie

Louis REAU, Iconographie de l’Art Chrétien, Presses Universitaires de France, 1958

Cantusdatabase.org

Jacqueline BOCCADOR, le mobilier français du Moyen Age à la Renaissance

Oeuvre collective, L’eau au Moyen Âge, publications du Cuer Ma, Université de Provence, édition Jeanne Laffitte, 1985