TAPISSERIE – LES VICES, VERTUS & ADAM

TRÈS RARE PARTIE DE PANNEAU EN LAINE ET SOIE DES MANUFACTURES ROYALES DE BRUXELLES

 

ORIGINE : BRUXELLES
ÉPOQUE : FIN DU XVe – DÉBUT DU XVIe SIÈCLE

 

Hauteur : 225 cm
Largeur : 270 cm

 

Cette suite de panneaux fut probablement tissée d’après les cartons de Bernard Van Orley (1488-1541), lui-même élève de son père Valentin Van Orley (1466-1532), et très influencé par Raphaël (1483-1520). En 1518, Bernard Van Orley devient peintre de Marguerite d’Autriche (1480-1530).

Les bordures inférieures et supérieures furent rapportées ultérieurement.

 

 

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Description

Entouré de plantes en fleurs et d’arbres fruitiers de toutes sortes, un pavillon octogonal se dresse. De minces colonnes ornées de guirlandes de feuilles soutiennent les arcades portant la voûte. Le sol est recouvert d’un tissu à motifs.

À l’intérieur, neuf femmes discutent de la scène représentée sur le tissu tenu par deux d’entre elles au centre.
On y voit un jeune homme habillé, allongé dans un lit, attirant une jeune femme nue vers lui.

 

Les inscriptions identifient seulement trois des neuf femmes. Justice (tenant une épée dans sa main gauche) se tient à l’extrême gauche et Charité est en face d’elle à droite. À gauche de Charité se trouve la Foi dont le nom apparaît au sol, sous ses pieds.

Au premier plan, à gauche, un homme assis sur un muret, em- brasse une jeune femme debout devant lui.
Au loin, se dessine un paysage, deux femmes se tiennent près d’une fontaine, en arrière plan un couple se cachent dans la ver- dure.

Cette tapisserie appartient à une suite de tentures de dix panneaux ayant pour thème :

La rédemption de l’humanité par le Christ.

 

La série révèle, d’une part, la disgrâce de l’humanité et son incapacité à résister aux tentations malgré l’aide offerte par les Vertus, et d’autre part, la mission du Christ de réconcilier l’humanité avec Dieu et ainsi parvenir à la rédemption.

Le contenu de ces récits visuels est inspiré des écritures chrétiennes ainsi que de l’allégorie, de la poésie et des drames médiévaux.
Les arbres, la flore et les cours d’eau séparent les différents épisodes.

La Paix et la Miséricorde gagnent la promesse de la rédemption pour l’Homme Metropolitan Museum de New York

Un panneau identique mentionné en 1514 dans les collections de Juan Rodriguez de Fonseca, évêque espagnol de Burgos en Espagne en 1514, fut inventorié à sa mort en 1524.
Ce panneau ainsi qu’un deuxième de la série furent acquis en 1926 par le Metropolitan Museum de New York.

La Paix et la Miséricorde gagnent la promesse de la rédemption pour l’Homme Hampton Court Palace

Une série de tentures plus tardives de quelques années (vers 1517-1521) et dont l’auteur des cartons semble différent pour cer- taines tapisseries, fut acquise en 1522, par le Cardinal Thomas Wolsey (1475-1530) auprès du marchand Richard Gresham.

Il existe encore trois de ces panneaux présents dans les collec- tion royales de la Reine Elizabeth II, présentés à Hampton court Palace.

Contexte

Notre tapisserie s’intègre dans un ensemble beaucoup plus important s’inscrivant lui aussi dans une série de dix tapisseries. Le panneau relate le troisième épisode d’un récit visuel complexe dont le contenu dérive à la fois de l’Écriture Sainte et d’allégories connexes développées dans la poésie et le théâtre médiéval.

L’utilisation de pavillons aux façades ouvertes pour servir de décor à des scènes d’intérieur ainsi que la convention d’étiquetage des personnages dérivent des techniques de production du théâtre médiéval mais aussi, des divertissements comme les spectacles de mimes ou les concours présentés à l’occasion d’entrées céré- monielles dans les villes ou de processions ecclésiastiques.

Bien que certains des personnages et des incidents qui apparaissent dans les compositions de ces tapisseries, se retrouvent également dans certaines pièces de moralité ou poèmes de l’époque, aucune source connue ne les contient tous.

Il est possible qu’une telle pièce ou poème sur la morale ait existé à un moment donné ; mais il est plus vraisemblable, que cet ensemble de tapisseries aient été conçues pour illustrer un scénario écrit spécialement à cet effet.

 

Sources

Le premier chercheur à avoir isolé un groupe de tapisseries illustrant ce thème fut D. T. B. Wood en 1911. Il a identifié huit com- positions, illustrées par des tentures dans différentes collections, dont certaines tapisseries achetées par le cardinal Wolsey pour le Palais de Hampton Court en 1521. Il a appelé cette série Les Sept Péchés Capitaux.

Plus tard, d’autres chercheurs ajouteront deux autres tapisseries à la série ce qui donnera un ensemble final de dix tentures.

Dans une littérature plus récente, la série a également été intitulée La Chute et Le Salut de l’Homme, La Rédemption de l’Homme, La Lutte (ou le conflit) des Vertus et des Vices, ou autres variations. La seule citation raisonnablement contemporaine que nous ayons de ces titres apparaît dans l’inventaire des tapisseries appartenant au Chapitre de la Cathédrale de Burgos en 1560 : « quatre tapisseries des Vertus offertes par Mgr Rodriguez de Fonseca ».

D’autre part, en 1976, Anna G. Bennett a observé que dans l’ensemble du récit « trois histoires se croisent, se recroisent et finalement convergent » et identifie les trois thèmes comme suit :

– Le conflit divin

– Le conflit humain

– L’histoire du Rédempteur

Certains des personnages sont issus de la mythologie judéo-chrétienne, d’autres sont des personnifications de vertus et de vices dérivées principalement du poème du quatrième siècle Psychomachie du poète chrétien Prudence (348-405).

D’autres sont des figures allégoriques représentant l’humanité et sa nature.

Nous pouvons également rapprocher cette série de tapisseries de la pièce de théâtre Everyman écrite à la fin du XVe siècle d’un auteur inconnu. Il s’agit d’une moralité, c’est-à-dire une pièce de théâtre qui met en scène des choix moraux ou existentiels sous forme allégorique.

 

Iconographie

La première des dix tapisseries montre la Trinité créant le monde, la tentation et la chute d’Adam et Eve, et leur expulsion du jardin d’Eden.

Dans la seconde tapisserie, l’Homme représenté par Adam, tombé de son état de grâce, s’enfonce dans une mauvaise vie. Séduit par les Vices, il est poussé à de plus grandes erreurs par les tentations de la chair.

Tout au long de la série, il apparaît vêtu de parures mondaines, « un pur exemple du Fils Prodigue », comme l’a observé Anna G. Bennett.

L’histoire continue avec notre tapisserie, expliquée ci-après.

Il s’en suit sur les autres tentures, différents épisodes où se mêlent Vertus, Vices et de multiples scènes du Nouveau Testament, évoqués plus loin.

1. Dans le jardin de l’amour qui est représenté dans le coin supérieur gauche, l’Homme continue ses poursuites lubriques. Nous le voyons embrasser avec ferveur une jeune femme dans le jardin. Sur le tissu exposé aux Vertus sous le pavillon, nous le voyons attirer une fille nue vers son lit.

2. Ces révélations renforcent la résolution de Justice de punir l’Homme.
Elle le découvre en train de fréquenter un groupe de Vices et lève son épée pour le frapper. A ce moment, Pitié intercède et sauve l’Homme de l’épée de Justice.

3. Pour régler le sort de l’Homme, les Quatre Vertus – appelées les Quatre Filles de Dieu, c’est-à-dire la Paix, la Miséricorde, la Vérité et la Justice – plaident leurs causes devant la Trinité au cours du procès connu dans la littérature de l’époque sous le nom du Parlement du Paradis. Ceci est une représentation allégorique de la délibération de Dieu, à savoir si l’homme doit être puni pour ses péchés ou retourné à son état de grâce originel. La Paix et la Miséricorde plaident en faveur de l’Homme ; La Vérité et la Justice plaident contre lui.

4. À droite, la Miséricorde, la Paix et la Grâce re- viennent au Ciel pour plaider une fois de plus que l’Homme doit être racheté. La Misère les accompagne et remontre au Christ la promesse qu’il avait faite de sauver l’Homme. Assis entre la Charité et l’Humilité, le Christ lève sa main droite pour indiquer qu’il va s’incarner et mourir pour racheter l’Homme. C’est le point culminant du drame.

5.a & b. Aux extrémités, les paroles des deux personnages, Jérémie à gauche “Car la mort est montée par [nos] fenêtres” et Moïse à droite “Je rendrai vengeance à mes ennemis”, approuvent ces plaidoyers.

 

Datation

La plupart des chercheurs ont daté cette série de tapisseries dans le premier quart du XVIe siècle sur des considérations de style. De plus, nous savons que Don Juan Rodriguez de Fonseca (mort en 1524) a légué des tapisseries de la série, à la Cathédrale de Burgos.

Le professeur Souchal (1973) date la série au début du XVIe siècle ou, parce que l’architecture est encore de style gothique, à la fin du XVe siècle.
De plus, bien que représentant des personnages historiques ou allégoriques plutôt que des civils contemporains, les modes vestimentaires présentées dans les tapisseries nous indique une date juste avant ou après 1500.

Certaines figures qui apparaissent dans ces dix compositions sont similaires à certaines identifiées dans des peintures hollandaises de la seconde moitié du XVe siècle. L’artiste connaissait évidemment intimement la peinture hollandaise mais il était également capable de combiner des espaces et des sujets disparates de manière à répondre aux exigences particulières de la conception de la tapisserie.

Néanmoins, le style du dessin, le modelage, les figures et la qualité du tissage, sont traditionnellement associés aux tenture bruxelloises.

 

La série

Anna G. Bennett, Adolphe S. Cavallo et Standen ont compilé des listes complètes des tapisseries survivantes connues (entières et fragmentaires) constituant la série de la Rédemption de l’Homme. La liste qui suit comprend des données provenant de ces trois sources : 

1.
Le Monde se crée et l’Homme tombe de grâce :
quatre tentures complètes :

– Une au Musée des Beaux-Arts de San Francisco, provenant de la Cathédrale de Tolède.

– Une au Kasteel De Haar, Haarzuilens, Pays-Bas, collection du duc de Berwick et Alba.

– Une autre à la Cathédrale de Saint-Just, Narbonne, seul survivant de l’ensemble de dix tentures donné au Chapitre de la Cathédrale de Saint-Just par François Fouquet, archevêque de Narbonne, en 1673.

– Une tenture complète au Vatican, 1855.

– Une partie de la tapisserie dans la collection de M. Richard, décrit comme dépourvu de sa bordure, 1878.

2.

L’Homme principal des Vices dans une vie de péché : quatre tentures complètes :

– Une au Musée des Beaux-Arts de San Francisco, provenant de la Cathédrale de Tolède.

– Une à la Cathédrale de Palencia, léguée par Juan Rodriguez de Fonseca.

– Une autre à la Cathédrale de Saragosse.

– Une tenture complète au Vatican, 1855.

– Une partie de la tapisserie dans la collection de M. Richard, 1878.

>>> 3. <<<

Paix et Miséricorde gagnent la promesse de la rédemption pour l’Homme : Une tapisserie complète est exposée au Musée de la Cathédrale de Burgos. Il existe une autre complète au Metropolitan Museum de New York ainsi que deux abrégées dont le notre, et trois fragments.

4.
Le Christ est né comme rédempteur de l’Homme :
Une tapisserie complète est exposée au Musée de la Cathédrale de Burgos. Aucun autre exemplaire n’est connu.

5.

Le Christ Sauveur en tant qu’Enfant :

– Une tapisserie complète se trouve dans la Cathédrale de Palencia, léguée par Juan Rodriguez de Fonseca.

– Une autre, coupée en deux, est exposée au Fogg Art Museum, à l’Universiré d’Harvard, Cambridge, et proviendrait du Castello Ventoso, Portugal.

6.

Les Vertus défient les Vices alors que le Christ commence son ministère : deux tentures complètes – Une au Musée des Beaux-Arts de Boston, collection du duc de Berwick et Alba.

– Une autre à la Cathédrale de Palencia, léguée par Juan Rodriguez de Fonseca.

– Il y a aussi une pièce au Palais de Hampton Court qui montre la moitié droite de la composition.

7.

Les Vertus combattent les Vices alors que le Christ est crucifié : quatre tentures complètes :

– Une au Musée des Beaux-Arts de San Francisco, provenant de la Cathédrale de Tolède.

– Une tapisserie complète est exposée au Musée de la Cathédrale de Burgos, léguée par Juan Rodriguez de Fonseca.

– Une autre à Kasteel De Haar, Haarzuilens, Pays- Bas, collection du duc de Berwick et Alba.

– Une tenture complète au Vatican, 1855.

– Une partie de la tapisserie dans la collection de M. Richard, 1878.

– Un fragment montrant la figure du Nouveau Testa- ment et des anges appartenait à Ch. L. Cardon en 1905 et a été exposée à Bruxelles. Un autre fragment a été vendu à New York en 1921.

8.

Le Christ se lève et sauve l’Homme de l’Enfer : deux tentures complètes :

– Une au Musée des Beaux-Arts de San Francisco, provenant de la Cathédrale de Tolède.

– Une tapisserie complète est exposée au Musée de la Cathédrale de Burgos, léguée par Juan Rodriguez de Fonseca.

– Deux parties de tapisserie : l’une dans l’Art Institute de Chicago, collection du duc de Berwick et Alba, et une autre au Vatican.

9.

Le Christ monte au Ciel et l’Homme se réconcilie avec Dieu : deux tentures complètes :

– Une au Kasteel De Haar, Haarzuilens, Pays-Bas, collection du duc de Berwick et Alba.

– Une autre dans la Cathédrale de Palencia, léguée par Juan Rodriguez de Fonseca.

10.

Le Christ rend son Jugement Dernier et les Vices sont vaincus : trois tentures complètes :

– Une au Worcester Art Museum, qui proviendrait du Castello Venso, Portugal.

– Une autre au Musée du Louvre, collection du Duc de Berwick.

– Une dernière au Palazzo Vénézia, Rome.

 

 

Bibliographie

Göbel, Heinrich. Wandteppiche. 1. Teil, Die Niederlande. Vol. 1. Leipzig: Klinkhardt & Biermann, 1923. pp. 124-125, 156.

Cavallo, Adolfo S. Medieval Tapestries in The Metropolitan Museum of Art. New York: The Metropolitan Museum of Art, 1993. no. 29, pp. 421-445, fig. 133-144